| Quelques visions du futur au secours de la Genève engorgée SUISSE. Une exposition illustre un nouveau courant de pensée urbanistique. L'architecte Rodolphe Luscher éclaire quelques-unes de ces idées, en les appliquant à Genève Battiste Cesa Jeudi 25 mars 2004 La fière cité du bout du Léman serait-elle devenue timide? Le géant du meuble Ikea qui attend depuis cinq ans une implantation à Genève, les tergiversations sur la traversée de la rade, le refus populaire du nouveau Musée d'ethnographie ou le blocage d'un projet d'habitats mixtes à Malagnou: le malaise sur les échecs presque systématiques des gros projets architecturaux à Genève grandit au fil des ans. Dernièrement, le boycott du Salon de l'automobile par le maire, Christian Ferrazino, a fini de stigmatiser une frilosité autant politique que populaire sur l'urbanisation future de la cité et sur sa mobilité. A l'inverse, une vaste réflexion est en train de prendre forme chez les professionnels de l'architecture et de l'urbanisme pour imaginer des formes renouvelées de développement des villes. L'aboutissement de leurs recherches tente de concilier, du moins partiellement, les exigences parfois antinomiques des piétons, des usagers des transports publics, des cyclistes et des automobilistes. Mais ces créateurs voient surtout dans les espaces non exploités – les ponts, les panneaux antibruit, les bordures d'autoroutes ou les friches industrielles – des terres de reconquête. L'exposition Bouge l'architecture, visible jusqu'à samedi à Fribourg, synthétise justement cette cité en mouvement qui s'urbanise encore et toujours en son centre. Visionnaires suisses Pour l'architecte Rodolphe Luscher, défricheur helvétique de ce nouveau courant de pensée, «la Suisse ne manque ni de créateurs ni de visionnaires pour ses villes. Mais tous ces professionnels souffrent de l'incompréhension des politiques et de la population. A Genève, par exemple, il manque une vraie vision d'agglomération et... un pont!» Ce spécialiste en planification urbaine sait de quoi il parle et ne manque pas d'humour, lui qui proposa en son temps sa vision de la traversée de la rade. «Genève a verrouillé son urbanisation. Et les conséquences de cette politique sont catastrophiques pour la France voisine et la région de La Côte, qui subissent un développement anarchique. La commune de Gland est par exemple devenue une non-ville sans mixité d'habitat», explique Rodolphe Luscher. Imaginer des projets d'envergure dans le centre-ville de Genève permettrait ainsi de réduire les nuisances liées aux surcharges de trafic et au développement non pensé de la périphérie. Mais avec un pouvoir morcelé et sans vision d'agglomération, les municipalités urbaines peinent, selon lui, à développer des projets d'envergure intégrant la problématique de la périphérie. «Les politiciens pensent peut-être trop à leur réélection et à la préservation maximale de la qualité de vie de leurs administrés», conclut l'architecte, pointant indirectement du doigt la quasi-rente de situation dont bénéficie Genève par la forte concentration d'emplois dans les banques, les assurances et la finance. Une situation qui pousserait ainsi à l'immobilisme et peut-être aussi à la pénurie de logements. A Malagnou, la construction d'un complexe confiée à Luscher – 130 logements mixtes, des bureaux et des commerces – est ainsi bloquée depuis plus de dix ans en raison de nombreuses oppositions. La loi promet pourtant la zone à la construction depuis 1957. Mais un nombre trop faible de logements sociaux pour la municipalité, des oppositions de voisins, qui se sont regroupés en association pour défendre une vieille villa, et voilà le projet qui s'enlise. «Notre concept propose moins de logements sociaux que n'en voudrait la municipalité. La pénurie d'habitations à Genève amène pourtant des locataires qui ne devraient plus bénéficier d'une telle offre en raison d'une amélioration de leur revenu, à toujours occuper ces appartements subventionnés moyennant une surtaxe. Pourquoi? Parce qu'ils ne trouvent tout simplement plus d'autres endroits où se loger. Un projet comme celui de Malagnou – et il en faudrait d'autres – permet une mixité sociale et évite de créer des ghettos», plaide le Lausannois. Dans l'air du temps Réinventer les centres des cités fait ainsi partie d'une réflexion bien dans l'air du temps. Des architectes et spécialistes en planification urbaine tentent aujourd'hui de convaincre les politiques de réinvestir le cœur des villes avec de l'habitat mixte. Histoire d'éviter les déséquilibres dans la périphérie en multipliant les cités-dortoirs ou les pôles de centres commerciaux. A Fribourg, l'exposition Bouge l'architecture présente ainsi des idées réalisées ou en cours d'exécution en Europe et en Asie, qui évoquent la mobilité au centre des agglomérations. Et loin d'une vision utopique, la plupart des concepts ont bien été réalisés. Faire rentrer sa voiture dans son appartement, créer des parkings verticaux automatisés, développer au cœur des villes des centres multimodaux où usagers des transports publics, automobilistes, piétons et cyclistes ont leur place ou urbaniser davantage les lieux de friches industrielles: voilà quelques-uns des thèmes présentés à Fribourg. Toute cette réflexion, qui est brandie comme un manifeste, a été menée par l'Institut pour la ville en mouvement. Cet organisme de recherche a été créé par PSA Peugeot Citroën. Bouge l'architecture a été présentée pour la première fois au Mondial de l'automobile à Paris en 2002 et elle fait aujourd'hui son tour du monde. L'étape suisse est due aux efforts du Forum d'architecture de Fribourg. Cette association nourrit tout au long de l'année une réflexion sur l'architecture et l'urbanisme en organisant des conférences, des débats et des expositions. «Bouge l'architecture», Ecole d'ingénieurs et d'architectes de Fribourg, jusqu'au 29 mars, du lundi au samedi, de 9 h à 18 h 30. www.fri-archi.chh | |
